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De 1884 à 1919, l’Allemagne a possédé plusieurs territoires en Afrique. Une histoire coloniale souvent éclipsée, et parfois idéalisée par les africains alors qu’elle n’a pas été sans violence et sans conséquences pour le continent. Un regard sur cette période s’impose ici.

L’Allemagne entre dans la ruée vers l’Afrique

Otto von Bismarck

 « Nous autres, Allemands, nous n’avons pas besoin de colonies. » clamait Otto von Bismarck, le premier chancelier de l’Empire allemand fondé en 1871. Un discours qui changea rapidement sous la pression du lobby colonial, pour qui l’Allemagne ne pouvait rester le seul « peuple civilisé européen » sans colonies. Il en allait de ses intérêts commerciaux et de son image de grande puissance européenne, disait-on.

 

Le chancelier allemand, Otto von Bismarck

Dès 1884, plusieurs régions d’Afrique deviennent des protectorats allemands : le premier est l’Afrique du Sud-Ouest, qui deviendra plus tard la Namibie, ensuite l’Afrique orientale regroupant la Tanzanie, le Burundi et le Rwanda actuels, enfin le Cameroun et le Togo. Bismarck va plus loin en se saisissant d’un différend entre le Portugal et l’Angleterre sur l’embouchure du fleuve Congo pour réunir à Berlin les puissances européennes. Nous sommes le 15 novembre 1884. Après quatre mois d’âpres négociations, les européens valident les règles d’occupation des territoires africains. Chacun s’octroie une part du « gâteau africain ». Persuadés de la supériorité de leur « race », les européens n’ont convié aucun représentant du continent.

La colonisation allemande en Afrique du Sud-Ouest : rétrospective

Région riche en ressources naturelles et entendues de terre, la colonie d’Afrique du Sud-Ouest (actuelle Namibie) est une aubaine pour les colons allemands qui interdisent toute alliance entre les populations locales Herero, les Ovambo et les Nama. Pire, ils parquent hommes, femmes et enfants dans des réserves. Les premières sont construites dès 1897 pour les Nama. Les secondes, en 1903, pour les Herero, qui, révoltés contre cette politique de déshumanisation , entrent en résistance. 

En janvier 1904, une garnison allemande est attaquée à Okahandja, une centaine d’Allemands sont abattus et les lignes de télégraphe et chemins de fer utilisés par les colons sont détruits. Humiliée, Berlin riposte en envoyant le général Lothar von Trotha, connu pour son extrême brutalité, qui ne tarde pas à se manifester. La nuit du 11 août 1904, il lance une première attaque surprise contre les Herero sur le plateau du Waterberg. Le carnage est sans précédent. Les rares survivants sont repoussés vers le désert du Kalahari, où Trotha avait pris le soin d’empoisonner les rares points d’eau. Une extermination des populations bien orchestrée. C’est d’ailleurs ce que Trotha rappelle en octobre 1904 avec son Vernichtungsbefehl (ordre d’extermination) : « Tout Herero aperçu à l’intérieur des frontières allemandes (namibiennes) avec ou sans armes, avec ou sans bétail, sera abattu ». Les menaces sont mises à exécution. La violence est inouïe. La barbarie, innommable.

Après la levée de l’ordre d’exécution, les survivants sont envoyés dans ce que les allemands appelaient déjà des « camps de concentration ». Là-bas, ils servent de main d’œuvre gratuite et font l’objet de toutes sortes d’expérimentations scientifiques. D’autres prisonniers seront déportés au Togo et au Cameroun. Selon le rapport Whitaker de l’ONU (1985), environ 65 000 Herero (80 % du total de la population) et 10 000 Nama (50 %) auraient été exterminés entre 1904 et 1907. On parle donc bien d’un génocide, le premier du XXe siècle. Et c’est en Afrique qu’il a eu lieu.

Le combat continue pour les Herero

Les Herero se dressent sur la colline où von Trotha a donné l’ordre de tirer en 1904. Photo credit @picture-alliance

 

 « Le génocide a fait de nous des mendiants », confiait Ripeua Kaangundue, l’un des chefs herero d’Okakarara, à la presse en 2017. Et pour cause, si à l’issue de la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, plaça les colonies allemandes sous mandat français, britannique, et belge ; ni la chute du Reich ni l’indépendance, en 1990, n’ont permis aux Herero de récupérer leurs terres. Aujourd’hui, près de 4 000 paysans, descendants des colons allemands possèdent la moitié des bons pâturages, laissant aux Herero les terres asséchées.

Et que reste-t-il en mémoire du génocide dans le pays ? Pas grand-chose, semble-t-il. À titre d’exemple, le bagne de Lüderitz, site historique, où 3 300 prisonniers sont morts, ont été transformés en campings par les descendants de colons qui détiennent la quasi-totalité de l’industrie touristique.

En 2014, lors des cérémonies de commémoration des massacres, Heidemarie Wieczorek-Zeul, ministre de la Coopération économique et du Développement, présente ses excuses au nom de l’Allemagne au peuple Herero. Le pays a également restitué en 2011, 2016 et 2018 des dizaines de crânes herero envoyés dans le pays pendant la colonisation pour des expériences « scientifiques » à caractère racial. Mais Berlin s’oppose à toute idée de dédommagement financier. Les Herero ont promis de ne jamais abdiquer, ils se battent pour que ce génocide ne disparaisse pas de la mémoire collective et de l’histoire du monde.

Stéphanie Asare
Author: Stéphanie Asare

Afro-optimiste, persuadée que les histoires sont importantes. Car si elles peuvent briser la dignité d'un peuple, elles peuvent aussi réparer cette dignité brisée. (Chimamanda Ngozi Adichie)