Africain.e et arabe, géographiquement, ça existe : il y a des pays africains de culture et/ou de langue arabe comme la Mauritanie, le Maroc, le Tchad, la Libye, l’Egypte, la Tunisie, le Soudan ou l’Algérie.
Pas de problème donc.
Et pas de problème, pas de sujet.
Pas de sujet ? Wait a minute.
Esclavage.
Métissage tabou.
Colorisme.

Pour ne lâcher que quelques mots-dièse …
Africanité et arabité : il y a bien un sujet, c’est juste un sujet tendu !

*disclaimer*

Cet article ne traite pas d’afro-arabité comme réalité rigoureusement ethnologique, mais comme VÉCU — revendiqué ou assigné ; comme une histoire que l’on nous raconte ou que l’on se raconte, de la même manière que l’on désigne par “monde arabo-musulman” un espace culturel vécu et ressenti comme homogène, qui n’est pourtant pas peuplé que d’arabes musulmans.
Par ailleurs, cet article n’a pas vocation à être exhaustif, ce n’est pas un article d’experte en ethnologie, anthropologie ou cultural studies. Cet article est une tentative de comprendre la relation dialectique entre africanité et arabité. C’est une entrée en matière, un éditorial subjectif (je dis d’où je parle dans cet édito et dans celui-ci). Une porte ouverte sur des questions (qui fâchent) et des déconstructions et recompositions qui donnent de l’espoir pour la paix !

Prêt.e ? Allons-y, ça va bien se passer.

fary

“Afro-arabité” ?

Comme l’identité est chose complexe, “afro-arabe” peut signifier plusieurs choses : individu noir ethniquement originaire du Machrek, du Proche ou du Moyen-Orient depuis des millénaires, africain (blanc ou noir) arabisé, africain islamisé, africain arabophone, ou encore métisse d’un pays d’Afrique subsaharienne et d’un pays du monde arabe.
Quelques exemples d'”afro-arabes” : les descendants des premiers peuples des pays de Canaan, d’Abyssinie, d’Assyrie ou de Nubie, comme les Soudanais actuels ; les peuples berbérophones et/ou arabophones nord-africains et subsahariens (de la bande sahélienne à d’Afrique centrale) comme les Touaregs ou plus largement les Wodaabe ; les peuples arabophones et islamisés de la côte swahilie comme aux Comores ; les communautés trans-sahariennes héritières de syncrétismes religieux comme les confréries soufies Tijjaniya présentes du Maroc au Mali.

Une histoire de domination

Non, tout le monde n’est pas raciste.
Et non, à titre individuel, tu n’es probablement pas raciste.
Ceci étant “évacué”, le racisme anti-noir dans les communautés arabes ou se percevant comme telles, existe, et ses racines sont anciennes.

Sans entrer dans les détails ici, pour quelques euros bien dépensés, voici un documentaire co-réalisé par Fanny Glissant (la nièce du philosophe et poète de la “créolisation des cultures” Édouard Glissant) sur l’histoire des traites négrières :

Les routes de l’esclavage — ARTE BoutiqueLocation à partir de 2,99€boutique.arte.tv

Le premier volet de son documentaire est dédié à l’esclavage lié à l’expansion de l’islam. On y apprend notamment que :

  • l’esclavage était une pratique généralisée chez tous les peuples de l’empire romain, morcelé au Ve siècle entre wisigoths, ostrogoths, berbères, nubiens, arabes, byzantins ;
  • les premiers esclaves étaient blancs, d’Asie Centrale, de Russie, des Balkans et d’Europe de l’Est (d’ailleurs le mot esclave vient de “slave”);
  • la traite esclavagiste arabe s’est amplifiée avec les conquêtes islamiques à l’issu de pactes “paix contre esclaves” avec les peuples non-musulmans vaincus ;
  • la traite négrière en particulier a été la plus massive, elle a eu cette ampleur avec le concours des peuples noirs islamisés et affranchis contre leurs concitoyens non-musulmans ; et qu’elle a été la dernière à s’arrêter après l’esclavage d’autres peuples (blancs) par les empires musulmans ;
  • l’esclavagisme négrier dans des pays du monde arabe existe encore.

Nous avons besoin de regarder ce passé (et ce présent) en face pour le dépasser.

Les mots du racisme

Ce long passé douloureux de crime contre l’humanité laisse évidemment des traces dans l’inconscient collectif, et le racisme anti-noir a un vocabulaire fourni dans le monde arabe, du Maroc au Yémen. Quelques exemples azzi, kahlouche, draoui, oussif, guird, haratine, akhdam, … signifiant tous en substance “nègre(s)” ou “esclave(s)”* (dans leur usage et pas forcément dans leur sens littéral).

On peut citer deux “buzz racistes 2.0.” récents dans le monde arabe :

  • la vague raciste sur les réseaux sociaux suite à l’élection de Khadidja Ben Hamou comme Miss Algérie 2019
  • la demande d’arrestation par les autorités saoudiennes et le lynchage sur les réseaux sociaux de la rappeuse saoudienne Asayel Slay à la sortie du clip Bint Makkah / Fille de la Mecque début 2020.
Bint Makkah, d‘Asayel Slay

Réactions saoudiennes étonnantes quand on connaît ‘Itab, diva saoudienne adulée dans le monde arabe dans les années 1960 :

“Jani al asmar” / “le beau brun est arrivé” de ‘Itab

‘Itab qui a même eu droit à son “doodle-hommage” de Google en 2017 !

Coté racisme d’Etat, citons simplement que jusqu‘en 2018 et l’importante loi de lutte contre les discriminations, les Tunisiens noirs avaient encore la mention “[esclave] affranchi.e” (+ le nom de l’ancien maître) sur leur acte de naissance!

Sortir du déni

Si, comme dirait Kery James, “y’a pas d’couleur pour être ignorant, raciste ou borné”, il n’y a pas de couleur non plus pour lutter contre le racisme. Et ces dernières années, un certain nombre de campagnes de sensibilisation ont vu le jour au Maghreb pour lutter contre le racisme institutionnel et ordinaire.

Campagne “Ni oussif ni azzi, baraka et yezzi“ / “Ni nègre, ni esclave, stop, ça suffit”, collectif de militants maghrébins, 2016
Campagne “Je ne m’appelle pas Azzi”, par le collectif associatif Papiers pour tous, 2014
Campagne “bladi bladak” / “mon pays est ton pays” de Leila Alaoui, 2016

Négritude arabe

Comme précisé en introduction, le phénomène afro-arabe n’est pas issu uniquement de l’esclavage.

Il existe des tribus indigènes noires dans la péninsule arabique, le pays de Cham, les espaces couchitique (Corne de l’Afrique), nubien (Egypte et Soudan) et libyque (tribus berbères du Maghreb, du Sahel et d’Afrique centrale).
Et c’est là qu’intervient … le colorisme ! C’est à dire la hiérarchisation des carnations de peau au sein d’une même communauté, comme en témoigne la “poésie de la négritude” soudanaise.

As-tu connu l’humiliation d’être un homme de couleur

Et vu les gens te montrer du doigt en s’écriant :

« Eh toi, le nègre noir ! »(… )

C’est l’humiliation que souffre le noir en un pays étrange,

Dans un pays où la mesure des gens est leur couleur.

Salah Ahmed Ibrahim, En un pays étrange (extrait)

Est-ce parce que mon visage est noir

Et le tien blanc

Que tu m’appelles esclave

Et piétines mon humanité (…) ?

Mohammed Al-Fayturi, À un visage blanc (extrait)

Autre illustration frappante : la Mauritanie, avec sa “caste” des “Beydanes”, arabo-berbères plus clairs de peau, qui dominent économiquement et socialement le pays, par opposition aux “Haratines”, maures noirs qui seraient descendants d’esclaves métisses ou d’ancêtres affranchis, eux-mêmes mieux lotis que les Mauritaniens non maures : soninké, wolof ou peul. Un peu la même logique que dans la Caraïbe ou le sous-continent indien.

Panafricanisme

Anti-colonialisme, tiers-mondisme, panafricanisme : avec les colonisations européennes du XIXe et XXème siècle vont naître des mouvements de fraternité et d’appartenance partagée entre peuples colonisés.

Métisse afro-caribéen français, résistant anti-colonialiste du FLN algérien, psychanalyste, auteur de “Peaux noires, masques blancs”, Frantz Fanon incarne parfaitement les aspirations de cette époque de décolonisation, vers la désaliénation et l’auto-détermination.

Sa pensée reste pertinente jusqu’aujourd’hui, elle est une véritable matrice des mouvements de pensée et d’action décoloniaux, post-raciaux et intersectionnels actuels.

Il est évoqué dans ce replay des Nuits de France Culture, épisode sur un Festival panafricain à Alger en 1969, tiré d’une série dédiée les Black Studies :Black studies : le Festival panafricain de 1969 à AlgerMoment de fraternité et de solidarité entre des peuples récemment affranchis de la domination coloniale, ou pour…www.franceculture.fr

Et Léopold Sédar Senghor fait dialoguer négritude et arabité à plusieurs reprises dans la revue Présence Africaine (extrait disponible icidans les années 1960, pour tenter de définir une africanité commune.

Fierté afro-arabe

De nouveaux mots émergent depuis, qui réconcilient africanité et arabité : panafricain.enord-africain.e (utilisé au lieu de maghrébin.e), afropéen.ne (terme utilisé par certain.e.s descendant.e.s d’immigrés maghrébin.e.s), afrobianblackarab, …

Ils ne sont pas tous utilisés dans la même perspective et ne relèvent pas tous des mêmes revendications, mais ils visent tous la convergence de ces deux identités.

Le mouvement français “hrach is beautiful” / “le crépu est beau” célèbre l’africanité et la beauté du cheveu maghrébin crépu ou bouclé. Ce mouvement s’inspire du mouvement nappy et lutte contre le colorisme et le rejet intériorisé de l’africanité spécifiques aux communautés nord-africaines, moyen-orientales et à leurs diasporas.

Yassine Alamy, co-fondateur du mouvement “hrach is beautiful”

Artivisme

Les artistes jouent un rôle important dans la célébration et la médiatisation de ces identités-frontières entre africanité et arabité.

En musique :
Afrobian, le featuring entre le chanteur marocain Ahmed Soultan et Femi Kuti, le fils de la légende nigériane Fela :

On my Way, le son fusion RnB-gnawa-afrobeat de l’artiste algérienne réfugiée depuis les années 1990 au Canada Meryem Saci :

Les reprises acoustiques incroyables de tubes afrobeat nigérians par la chanteuse marocaine Rhita Nattah :

Une autre ici et aussi ici.

Et en images, le travail des visual artists qui nous aide à labourer les imaginaires :

Eh, quand on te dit que “la beauté sauvera le monde”* !

*F. Dostoïevski

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Author: Soumaya de Désoriental

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