Par Anna RABEMANANTSOA

Rencontre mon père n’est pas seulement la rencontre d’Alassane Diago avec son père, c’est aussi celle du public avec deux sujets très tabous au Sénégal (et en Afrique en général), l’abandon et la place de la religion.
Après Les Larmes de l’émigration (2010) et La Vie n’est pas immobile (2012), le réalisateur concrétise avec ce troisième long-métrage, au cinéma ce 20 février, une réunion inéluctable avec ce père, omniprésent depuis son premier film.
Pour Diago, son père, partie de leur village d’Agnam Lidoubé (Sénégal) vers le Congo, il y a plus de 20 ans, avait un projet noble : travailler pour subvenir aux besoins de sa femme et de leurs deux enfants, Alassane et Houleyè.
Son émigration est celle, économique, d’une génération entière d’hommes sénégalais, forcée par une crise commencée dans les années 70, suite à une longue période de sécheresse, accompagnée d’une famine et de la décimation du bétail dans l’ensemble des pays sahéliens.
Cette absence qui dure depuis plus de 20 ans s’est pourtant transformée en abandon pour le fils, là ou sa mère est toujours dans l’attente. C’est ce constat qui a provoqué l’écriture du scénario à la fin de études de cinéma du réalisateur. Mon père m’a hanté toute ma vie, raconte le réalisateur. Ses films en sont les aveux les plus criants. Dans ce
nouveau film, il nous livre enfin ce père et ses explications, mais plus que tout, il laisse entrevoir, pour la première fois, sa douleur de fils abandonné.
À l’occasion de la sortie du film, Little Africa a rencontré Alassane Diago.

L.A.: À 33 ans, pourquoi avoir décidé de rencontrer votre père, après une vie d’attente?
Alassane Diago: Si cette histoire-là ne tenait qu’à moi tout seul, moi je pense, je serai, je… j’aurai pas filmé cette rencontre-là. Pourquoi j’ai filmé cette rencontre-là ? Parce que mon cas n’est pas un cas isolé ! C’est une histoire qui sort de très loin en fait le cercle familial. Ça ne s’arrête pas chez ma mère, chez moi, non !! C’est une histoire qui va au-delà du cercle familial. C’est pourquoi j’ai filmé mon père, j’ai entrepris cette démarche en espérant que d’autres le feront, que d’autres familles iront, voilà… sur les pas de leur immigré qui n’est pas rentré de l’émigration. Du coup, c’est monstrueux ! C’est une thérapie certes que j’ai filmé pour ma propre thérapie, mais j’espère qu’à travers cette thérapie-là, d’autres aussi vont se soigner.

L.A.: Comment et quand avez-vous réalisé que l’absence de votre père s’était transformée en abandon?
Alassane Diago: Peut-être 5 ans après son départ. Quand j’étais en âge d’aller à l’école, quand j’avais besoin par exemple de… qu’on me paye mes frais scolaires. Ça, c’est une charge qui lui revenait donc comme il n’était pas là pour le faire, ça a été très dure, marquant. Moi, je pense que c’est à partir de là que c’est devenu un abandon, quand il ne rentrait pas, comme tous les pères, pendant les fêtes religieuses. (…)

L.A.: La douleur est-elle un moteur pour vous?
Alassane Diago: Oui. Comme je me définie, moi je suis quelqu’un de très en colère, avec la société, le monde qui m’entoure, oui. Oui, parfois, on va dire, c’est une arme. La caméra, c’est une arme pour enfanter le monde, pour parler de l’Islam. (…)

L.A.: Est-ce que cette expérience vous a permis de comprendre ou d’approcher unecompréhension de votre père ?
Alassane Diago: Oui. Je le dis en fait que ce film m’a permis de me soigner. Moi, je me suis soigné en partie. Je l’accepte dans la vraie vie. Pour moi, il a fait des choix. Ce ne sont pas des fatalités. C’est des choix de vie qu’il a fait, et qu’il ne veut pas, en fait, assumer. Pour moi, il a fait des choix et je respecte ces choix-là. C’est des choix de vie qu’il a fait. C’est vrai que c’est douloureux.

L.A.: Vous ne rencontrez pas seulement votre père dans le film, mais aussi vos demi-soeurs et frère. Comment s’est passée cette rencontre?
Alassane Diago: Pour moi, le film il se résume à trois équations. (…) Avec les sœurs, c’est la troisième équation et c’est 0+. C’est une équation positive car j’apprends quelque chose. Je franchis un pas dans l’histoire de mon père. Et c’est là où je réussis à démystifier cet être, c’est là où cet être-là de mes rêves, qui m’a toujours hanté
pendant mon enfance, est devenu un autre être.

L.A.: Vous montrez un visage plutôt méconnu ou peu parlé de l’émigration, celle, économique, qui se passe à l’intérieur même de l’Afrique et la façon dont elle touche l’équilibre familial. Ça change des tropes perpétués dans les médias, sur l’immigration africaine vers l’Europe ou l’Occident en général.
Alassane Diago: Oui. C’est dommage qu’on en parle pas beaucoup en fait. Quand on aborde l’immigration, on pense à l’immigration clandestine, on pense aux migrants, aux sans-papiers ou aux exilés et tout, mais la tendance au sein de l’Afrique, elle est un peu oubliée en fait. Elle est méconnue.

L.A.: L’émigration c’est un phénomène qui continue encore au Sénégal de nos jours?
Alassane Diago : La jeunesse est obsédée par l’idée de partir. Que tu sois un doctorant à l’université Cheikh-Anta-Diop, ou bien que tu sois un jeune de 5, 6 ans, tu es obsédé par l’idée de partir. Tu vas dans un village, tu croises un enfant, tu lui demandes son projet pour le futur : « Je veux partir en France ». C’est là, le drame social en fait, que chacun soit obsédé par l’idée de partir. Le problème, c’est quoi ? C’est parce que tout simplement, on ne fabrique pas des rêves sur place. (…) Donc c’est là pour moi le nœud du problème.