Néhémie Lemal – Mai 2019 – ©Yndianna – Anna Rabemanantsoa

Laver son linge en famille, Néhémie Lemal en a fait un film : « On ne peut plus rien dire »
Ce qu’elle ne peut plus dire, c’est le racisme, sa banalité et son déni, qu’elle subit régulièrement depuis plusieurs années. Lasse de ne pas être entendue et crûe, elle a décidé de mettre ses maux en images, caméra en main, pour elle, pour sa famille, pour ses futurs enfants.
La force de ce qu’elle a obtenu est telle qu’elle confine à une certaine universalité, celle des rapports familiaux, humains, fraternels. Au-delà de son histoire et des siens, c’est cette humanité qu’elle nous donne en partage avec ce film. De son travail, on peut dire qu’il est des plus éloquents dans les silences, les non-dits et les malaises qu’il offre et illustre pour ses proches, mais aussi pour nous, spectateurs. C’est avec beaucoup de candeur qu’elle s’est livrée à Little Africa et on l’en remercie. Voici notre entretien.

 « Il faut que, toi, tu prennes la caméra par toi-même ou que tu fasses en sorte de te faire voir pour qu’on t’entende. »

L.A: Après avoir vu le film, on a qu’une envie, c’est de te prendre dans les bras, de t’encourager, de te donner des forces, mais aussi de te demander : comment tu te sens depuis le tournage ?
N.L. : Il y a des hauts et des bas en fait avec les projections. C’est très mitigé. En ce moment même, je me remets en question en fait, au niveau de plein de choses. Et je me sens moins isolée, ça c’est sûr, mais je ne sais pas trop comment dire, je me sens un peu mélancolique parce que je suis loin de ma famille, je vis le racisme et tout ça, tous les jours. Il y a deux jours, j’étais là, j’avais envie d’abandonner. (…) C’est juste de savoir ce que tu veux dire après ce film. Est-ce que tu veux parler de ça explicitement, ou est-ce que tu veux, je ne sais pas … Est-ce que tu veux raconter une autre histoire, ou en parler, mais d’une autre manière, en fiction, en mode fantastique … ? Et est-ce que tu as encore des choses à raconter ? Voilà, ce sont mes questionnements en ce moment.

L.A : Tu dis que faire le film était « une nécessité ». Qu’entends-tu par-là ?
N.L. : Ce n’étaient pas les regards d’inconnus qui m’ont les plus touchés. C’était horrible, ça m’a donné une claque ! Mais c’était aussi mes amis qui m’ont tourné le dos, on avait 15 ans d’amitié. C’était avant le film, ça m’a choqué les : “ouais change tes cheveux, fais les cheveux lisses, refais tes coiffures d’avant, les tresses, etc.”, des “c’est horrible !”. (…) Mais voilà, j’ai un peu pris des claques. (…) Et il y a eu aussi quand je suis allée voir des amis encore plus proches, ou la famille, et que je leur ai raconté tout ce qui était arrivé, c’était des “tu devrais être contente, tu t’es fait prendre en photo, tu es une star, etc.” Le déni de ce que tu vis : « Ah non, ce n’est pas possible ! Non, ce n’est pas ça ma France ! » Et tu te dis, il faut faire quelque chose quoi. Au début, j’ai baissé les bras. Et du coup, j’ai porté un foulard pendant un an. Je me suis effacée. Mais ce n’était pas moi. (…) Il y a des potes qui ont vécu la même chose. (…) Lors d’une conversation avec une de mes meilleures amies, elle m’a raconté que l’un de ses amis avait eu une mauvaise expérience avec le racisme et il ne s’en était pas rendu compte. Il cherchait un appartement à Aix-en-Provence et on lui a dit qu’il n’acceptait pas de garants noirs. Moi, je me suis dit, à un moment donné, j’ai déjà accepté qu’on me traite de singe, j’ai déjà accepté tous les regards, j’ai déjà accepté qu’on rigole de moi, les insultes, les regards pas gentils, qu’on me tue des moments avec mon petit ami, ou qu’on me tue des moments avec ma famille, avec mon père par exemple, le jour de la fête des pères, où tout le monde nous regardait, où les gens se moquaient, … Tu prends sur toi, et ça continue. Donc, à un moment donné, je me suis dit, c’est bon, je ne peux pas laisser faire ça !

L.A : Est-ce que c’est cette histoire du garçon et de son garant qui a été la goutte qui a fait déborder le vase ?
N.L : C’est surtout ma projection vers le futur. Je veux vraiment devenir mère de famille, et je me suis dit, si j’ai des enfants, ils vont vivre ça et ils vont être isolés. C’est plein de petites choses, mais c’est aussi le fait de me sentir seule dans ma famille, qu’on ne me comprenne pas, et de ne pas connaître mes amis finalement. Et ça continue, mais tout le monde s’en fout. (…) Là, maintenant je reçois de l’aide, mais par exemple si j’avais été balayeuse, j’en parlais avec des amis hier, s’il y a quelqu’un qui galère, on ne l’entend pas. Il faut que, toi, tu prennes la caméra par toi-même ou que tu fasses en sorte de te faire voir pour qu’on t’entende.

L.A :  On perçoit dans tes propos que le problème n’est pas que tu ne t’es jamais exprimée mais plutôt, qu’en face, on n’a pas entendu ou pas voulu entendre ce que tu disais. Est-ce que tu dirais que c’est une évaluation correcte de ton expérience ?
N.L. : C’est ça, on ne veut pas entendre !

L.A :  C’est quelque chose que tu as beaucoup ressenti avant ?
N.L. : Oui, vraiment beaucoup. C’est pour ça que quand je reçois des messages, des fois, je n’ai pas envie de répondre, mais je réponds parce que, moi-même, j’ai été à leur place, et je n’ai pas été entendu. Même si c’est horrible, comme par exemple la mère dont le fils a été attaché par deux autres enfants, juste parce qu’ils voulaient lui toucher ses cheveux, son afro. Je m’efforce de redonner de l’humanité aussi. C’est aussi un plaisir.

L.A :  Est-ce qu’en grandissant, tu as eu des discussions dans ton cercle familial sur ces sujets-là comme le racisme, les regards, ou sur ces moments un peu gênants, surtout ayant été adoptée par des Blancs ?
N.L. : On a eu ces discussions parce qu’à l’école, j’ai eu des problèmes avec le racisme. On m’a traité de « sale noire », on m’a frappé. À un moment donné, tu es dans un milieu qui n’est pas très mixte, donc tu es obligée de faire face à ça, tu es obligée de parler de ça ! Après, si tu veux parler de discussions où on te donne des armes. En vrai, je pense qu’on ne t’en donne jamais des armes pour faire face au racisme. On t’en parle, mais je pense qu’on n’a pas encore trouvé d’armes. On se sent moderne, mais on ne l’est pas, sinon on aurait déjà réglé le racisme et je ne vivrais pas ce que je vis ! Je pense qu’on apprend surtout à prendre sur soi et à passer entre les mailles. (…)

L.A : C’est peut-être une façon contemporaine de poser la question mais quand on dit « armer », ce n’est pas forcément dans le sens où on te donne un outil, clé en main, et ça s’arrête. C’est plus dans le sens où tu es immergé.e dans une culture, et ce n’est pas qu’on te prépare au racisme, mais à t’aimer toi-même, à voir les autres d’une certaine façon, qui fait que ça n’efface pas le racisme, ça ne le prévient pas, ça met peut-être un coussin sur ton choc, sur ta douleur, même si tu la vois toujours. 
N.L. : Pour certaines personnes, des amis qui ont été adoptés, je pense qu’ils sont exactement dans ça, dans ce que tu dis. Moi, j’ai quand même eu de la chance, elle {ndlr. sa mère} a essayé, même si on n’arrive pas à se comprendre à des moments, mais aucun parent n’est parfait. Elle nous a acheté des poupées noires pour qu’on apprenne à se coiffer. C’était une ancienne coiffeuse. J’ai eu de la chance quand même parce que même avant qu’elle ait des enfants noirs, elle apprenait à coiffer les cheveux noirs, donc du coup, je n’ai jamais eu de problèmes avec mes cheveux finalement. (…) J’ai appris que mon apparence ne me représente pas forcément et à m’affirmer.

« (…) il y a le cinéma qui soigne un peu mes blessures, qui me permet de remettre en question. »

L.A : Enfant, tu te rappelles du moment où tu t’es rendue compte de ton identité noire, ou on t’a renvoyé ta différence ?
N.L. : Je ne sais pas. Mais déjà, tu le vois avec tes frères et sœurs, tu ne le ressens pas trop, mais tu le vois. Tu le vois avec tes rapports avec tes premiers amis. Au collège à mon avis, quand on m’a traité de « sale noire », et que j’ai été chez la CPE, je savais que c’était du racisme, et, elle, elle me dit, avec un peu de gêne : « Ce n’est pas ce qu’elle voulait dire « sale noire ». Ce n’est pas du racisme. » Ou peut-être à la cour de récré en primaire, où les enfants te touchent les cheveux ou te demandent : « mais pourquoi tu es noire ? » et que tu es nouvelle dans l’école et qu’ils te harcèlent pour ça. Mais ce qui m’a le plus choqué, là où j’ai vraiment ressenti que j’étais noire, même avant de porter l’afro, c’est quand je suis arrivée à Lyon, toute seule, hors de ma famille, hors de Marseille, qui est un peu plus cosmopolite. À Lyon, j’ai vraiment ressenti que j’étais noire, noire ! Quand tu es à l’école et qu’il n’y a pas vraiment de mélange, et qu’il y a des gens qui n’ont pas grandi dans un environnement mixte, tu le ressens. Là, ça a été vraiment plus violent parce qu’il y a les clichés. Il y a les clichés dans les phrases des gens, des trucs comme : « Ah, mais tu réussis ça parce que tu es noire ! ». Rien ne t’appartient ! Dans une école de cinéma, on se pose plein de questions, comme celle de la représentation. Et là, tu sais que tu es noire.

L.A : Tu mets beaucoup en avant ta fratrie dans le film. Est-ce que le colorisme, c’est quelque chose dont vous discutez entre vous, entre frères et sœurs ?
N.L. : Non, mais ils en sont conscients. On en est conscients. Justement, c’est très dur parce que si on n’arrive pas à se parler, et c’est surtout avec un de mes frères, Ilhan. C’est qu’il y a trop de choses à dire. On pourrait parler du colorisme, mais on va débattre de ça pendant encore des heures et des heures. On pourrait parler d’autres choses, comme le fait que je suis une fille et donc les gens pensent que je leur appartiens et que c’est normal. Par exemple, une fois, il y a un couple qui est venu vers moi, et la fille elle a dit : « Toi, tu aimes ça ? » en parlant au mec, comme si j’étais un magasin. C’est le genre de chose qu’on fait aux filles. Je suis beaucoup plus objectivée. Les gens, quand ils sont devant toi, ils te regardent de haut en bas. Quand je suis avec un garçon, ça… ça va, ils osent moins. Il y a des regards, mais voilà (…)

L.A. : Tu es rarement devant la caméra dans le film, il y a beaucoup de voix-off, même quand tu es à l’image. Tu montres beaucoup ta fratrie et tes parents. Qu’est-ce que ça t’a apporté de te raconter à travers eux, par eux ?
N.L. :  Quand je me suis dit, je vais faire ce film, déjà, je voulais leur parler. Et après, moi, je fais du cinéma, à la base, pour honorer ma famille et mes amis. Du coup, je les ai plus mis à l’image parce que je les aime, je voulais les représenter moi-même. Je suis aussi souvent derrière la caméra. J’aurais pu être plus coupante dans le film, montrer des choses plus choquantes, être plus « méchante », mais je voulais vraiment montrer de la tendresse. Et me mettre derrière la caméra du coup, ça me permet de contrôler un peu le truc aussi. J’avais aussi, peut-être, peur de me mouiller. C’est pour ça que si je devais refaire le film, je me mouillerais plus avec eux, je me mettrais plus dedans, j’offrirais plus de moi.

 L.A. : Et qu’est-ce que ça t’a apporté de mettre la caméra entre vous et de l’utiliser pour initier le dialogue justement, tout en restant derrière ?
N.L. :  Le film, à la base, je voulais montrer le déni. Le documentaire, c’était un exercice d’école donc j’en ai profité pour faire ce film. Je l’ai pitché en disant que je voulais montrer le déni en France, en passant par ma famille. Et c’est une nécessité pour moi de montrer le déni, donc j’ai voulu passer par eux. Il fallait que je me mette derrière la caméra.

L.A. : C’est donc l’exercice qui t’a mené à faire ce film ?
N.L. : Non, je l’aurais fait même s’il n’y avait pas eu cet exercice parce que vraiment j’en avais besoin. J’étais détruite ! Si je n’avais pas fait ce film, je ne sais pas ce que j’aurais fait ! Ça a été mon cocon. C’est grâce à lui {ndlr. le film} que je vais bien ! Ce film, pour moi, c’est une aide, c’est un mémoire, …

 L.A. : Est-ce que filmer a une vertu thérapeutique pour toi ? Et comment as-tu fait toutes ces années, dans ce contexte familial et personnel, pour survivre ?
N.L. : Il y a une amie de longue date qui a vu le film, c’est une réalisatrice qui m’a pris sous son aile, et elle m’a justement dit : « je pense que tu avais cette blessure depuis longtemps, très longtemps, mais tu ne l’avais jamais sortie, et là, tu avais besoin de la sortir ». Et je l’avais intériorisée. Et c’est vrai que souvent, je suis froide, je suis très sur la défensive, agressive, et elle m’a dit : « maintenant, tout s’explique ! » J’ai pris sur moi et il y a eu cette goutte d’eau. Et maintenant, du coup, il y a le cinéma qui soigne un peu mes blessures, qui me permet de remettre en question. Il y a une recherche. C’est pour ça que je suis en train d’écrire. J’extériorise ce que j’ai à extérioriser, mais je ne le fais pas juste pour moi. J’ai aussi toujours voulu faire du cinéma pour parler de l’actualité, changer les choses. Et puis, le cinéma, ça me rend plus humain, parce que ce qui me fait le plus plaisir, c’est qu’il y a des personnes Blanches et d’autres couleurs qui arrivent à comprendre ma douleur, et qui arrivent aussi à s’identifier. (…) J’ai des amis qui n’arrivaient pas à comprendre ce que je vivais, qui m’avaient critiqué et qui finalement me disent : « Ah, ça m’a changé. Maintenant, je comprends. » Il y a une amie, à la dernière projection à Marseille, elle était super triste, elle a pleuré. Elle a dit : « mais c’est horrible ! Moi, j’étais à la place de ta mère. Je n’arrivais pas à comprendre. Je l’avais pris à la rigolade (…) »

L.A. : Le titre du film, « On ne peut plus rien dire », est un archétype de phrases racistes que beaucoup de personnes racisées ont déjà entendues ou lues, de près ou de loin, dans une conversation sur la race ou le racisme. Quelle a été ton expérience de cette phrase ?
N.L. : En fait, pendant tout le cheminement, où j’ai écrit le film, où je l’ai monté, j’entendais « Ah bah, on ne peut plus rien dire » quand j’allais questionner des personnes par exemple, j’ai des proches qui m’ont sorti cette phrase. Et puis, c’était le truc à la mode dans l’actualité, on l’entendait souvent. Dans les commentaires Facebook, il y avait ce « On ne peut plus rien dire ». J’avais un rapport aussi à Paye Ta Schnek qui m’a beaucoup soutenu et elle placardait ça, ce « On ne peut rien dire », un peu partout et c’était un peu ma phrase. Cette phrase que l’on prend comme un argument, mais qui n’est pas vraiment un argument en fait. Cette phrase clôt les conversations. Elle est un peu brutale. Donc c’est un peu un pied de nez à ça.

L.A. : Quels sont les sujets qui, selon toi, devraient être derrière nous en France ?
N.L. : (…) Moi, de ce que je vois, dans les différents milieux dans lesquels je suis, c’est qu’on ne s’écoute pas. (…) la représentation, en tout cas, c’est important. Les acteurs, les acteurs noirs, les acteurs racisés, on n’est pas pris en compte. En France, je pense, quand tu es Noir, Arabe, etc., tu n’es pas considéré comme acteur parce que tu ne peux pas jouer autre chose que ce que tu es. Ça, ça montre un fait de société important ! Ça montre comment on se voit, nos droits ! Est-ce qu’on a le droit d’être, par exemple un grand directeur, un grand médecin, … ? (…)

« J’ai essayé de faire ça parce que c’est le silence que j’ai subi, et c’est pour ça qu’il y a une contradiction entre « on ne peut plus rien dire  » et tous ces silences. »

L.A. : Dans une interview, tu dis : “Ce film est pour ma famille, il parle du racisme et de la manière dont on intériorise. Ainsi, grâce au documentaire j’ai réussi à faire naître une archive de ma famille, un témoignage du temps qu’on regardera, j’espère plus tard, avec un œil plus attendri.”  Pourquoi avoir décidé de le partager au monde ? Qu’est-ce que ce film a apporté, changé dans ta famille et sa dynamique ?
N.L. : Parce que je voulais faire bouger les choses dans tous les cas. Je l’ai fait pour ma famille à la base, mais tu peux le faire pour ta famille et aborder d’un message universel. Il y a aussi le fait qu’au tout début, même si je n’étais pas sûre de le sortir, j’ai eu des retours de gens qui se reconnaissaient dans ce que je disais. Il fallait le sortir ! Et puis, il y avait l’actualité, tout ce qui se passait et je me suis dit : non, c’est bon, il faut le sortir maintenant! » Moi,  je voulais le garder pour le partager avec mon futur enfant. C’est tout ! (…) Un jour, j’aimerais le montrer à mon enfant. C’est très important pour moi. Pour te dire ce que ça a changé dans ma famille, c’est qu’il y a une meilleure communication entre nous, même s’ils intériorisent encore beaucoup. Mais c’est beaucoup mieux, ils me soutiennent et ils comprennent un peu plus mon point de vue, ils comprennent un peu plus ce que je veux dire. Ils sont moins braqués quand on parle de racisme ou ce genre de sujet. Mes frères et sœur, ils ont découvert qu’ils vivaient du racisme, des histoires dont ma mère n’était pas au courant et qu’elle a découvert en regardant le film. Autre chose, ma sœur, elle porte l’afro maintenant à son boulot alors que pendant le film, elle disait qu’elle détestait ses cheveux. Maintenant, elle est en accord, elle ose, par soutien ou parce qu’elle m’aime ! Donc ça fait bouger les choses ! Déjà, dans ma famille, le message est passé donc je pense que c’est le plus important !

L.A. : Ton frère, Thomas, lorsque tu l’interviewes sur le racisme, sa banalité, il dit : “qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de plus?” Qu’est-ce que ce film a fait de plus selon toi, selon lui, selon le public que tu rencontres en festival ?
N.L. : Je pense que ce film, il a pour volonté de changer les choses, mais on ne change pas les choses en un seul film. Et il ne faut pas faire qu’un film, il faut faire des choses à côté. Je me dis que comme il a été vu par certaines personnes, tu lances des graines quelque part, tu ne sais pas où ça va. (…) Pour moi, je lance un espoir, quelque chose (…) Mais je pense que oui il va changer les choses d’une certaine manière parce que ce qu’il apporte, c’est le point de vue : pour une fois, je pense qu’on voit des gens qui ne seraient jamais descendus dans la rue pour dire : « oui, j’ai vécu le racisme ». On ne voit que des gens qui disent : « non, je ne l’ai jamais vécu » et qui en parlent et disent : « Ah si, une fois, ma sœur, … » Dans ce film, j’ai essayé d’apporter mon point de vue subjectif et un autre point de vue à la recherche. Mais voilà, c’est tout un ensemble, d’une seule et même recherche. Il y a d’autres réalisatrices qui poussent leurs recherches encore plus loin, et je pense qu’elles peuvent être reliées à ce film. On fait tous nos recherches. (…) Donc j’essaie d’ajouter ma voix quelque part parmi les autres voix, en espérant que ça percute quelque part. Tu ne sais jamais ce que ça va devenir. Je ne peux qu’espérer. Mais je sais qu’il y a une maman qui a vu le film et ça m’a touché parce qu’après la projection, alors qu’elle disait à ses filles avant que c’était parce qu’elles étaient jolies que ces choses leur arrivaient, et bien elle s’est excusée auprès d’elles. Donc, du coup, il y a une meilleure communication.

L.A. : À la fin du film, tu dis : « Cette coupe m’a ouvert les yeux. Elle a intensifié les remarques acerbes, les regards en coin, les humiliations. Tout ça m’a beaucoup appris. La tristesse, la solitude, l’incompréhension, la haine, la patience. Aujourd’hui, je suis seule et je le serai toujours. Mais j’ai décidé de m’accepter et d’accepter les autres. » Quel a été ton chemin vers l’acceptation et qu’est-ce que tu n’acceptais pas de toi avant, des autres ?
N.L. : C’est tout ce chemin quand j’ai arrêté de porter l’afro, quand je mettais un foulard ou autres – je n’ai rien contre le foulard, la femme fait ce qu’elle veut. Je me cachais. J’allais mieux comme ça, vraiment, j’allais trop bien comme ça ! Avec les tresses, je ne me sentais pas bien. Avec les cheveux plus courts, je ne me sentais pas bien. C’était vraiment le foulard ! Après, je me suis rendue compte que finalement je ne m’acceptais pas comme ça ! (…) Au montage, grâce à ma monteuse aussi, on a beaucoup travaillé en équipe et je voyais que le message, il arrivait à … J’arrivais à mettre des mots, à mettre des images sur ce que je voulais dire, et c’est là où je me suis dit, ça a été tout un chemin sur ça : quand je suis allée au Burkina, quand on m’a aimé et que je me suis rendue compte que ce n’était pas moi le problème, le fait d’être entourée de beaucoup de personnes noires, … Ça a aussi été quand j’ai eu mon premier copain Noir. Lui, il m’a aussi beaucoup aidé à m’aimer aussi. J’ai découvert beaucoup de choses, il n’y avait pas de questionnements, de questionnements bizarres qui peuvent te blesser, le fétichisme, j’ai découvert que j’ai beaucoup souffert de ça. Il y a des gens qui te posent des questions bizarres, tu le prends bien, tu souris, … et ce n’est pas fait pour être méchant, mais c’est important d’en parler dans les relations de couple. (…) J’ai réussi à retrouver un cercle qui m’entoure, la monteuse, etc. qui me voyait en tant qu’humaine avant d’être une noire. Je pense que c’est ça le déclic. C’est vraiment important ce concept de ne pas être vu en tant qu’humaine. Je le vis encore quand je vais dans un autre groupe. (…)

L.A. : Est-ce que tu as été surprise de la violence sous-jacente des propos obtenus et entendus ?
N.L. : Oui ! Il y a des choses que j’ai mis dans le film dont, même moi, je ne me rendais même pas compte qu’elles étaient racistes. Comme ce qu’a dit ma mère : « de toute façon, vous n’avez tous les deux pas l’accent noir ». Je ne m’en suis pas rendues compte. C’est après, quand les gens me l’ont fait remarquer. Sachant qu’il y avait vraiment des trucs plus trash que l’on pouvait mettre… Après, tu sais qu’il y a quelque chose qui bug, mais c’est après que tu réalises vraiment.

L.A. : Il y a beaucoup de non-dits dans ton film. Ton film et ta famille en disent plus dans les silences, les pauses, la gêne, que dans toutes les paroles. Est-ce que c’est quelque chose que tu as ressenti en filmant et en montant ?
N.L. : C’était mon but, par les regards, et tout ça. J’adore ça ! J’ai essayé de faire ça parce que c’est le silence que j’ai subi, et c’est pour ça qu’il y a une contradiction entre « on ne peut plus rien dire » et tous ces silences. C’est pour ça que je voulais garder le titre du film (…) C’est le silence qu’ils m’ont imposé. Ma famille, c’est comme ça qu’elle se raconte. D’un côté, il y a ce dynamisme, ils sont super engagés, etc. mais d’un coup, quand il y a ce truc sur le racisme, il y a un silence, il y a deux, trois mots, ça ne sait plus quoi dire, ça sort plus trop les mots. (…)

L.A. : Justement, est-ce que ce film a changé quelque chose au fait que tu ne te sentais pas entendue, au silence subi avant ?
N.L. : Ouais. Moi, ça m’a libéré ! (…)

L.A. : Qu’est-ce que faire ce film t’a apporté et qu’est-ce que ça a révélé de toi ?
N.L. : Ça me construit en tant que femme en tout cas, pour ma vie future. (…) Quand j’écrivais plus jeune, il y avait un truc que me disait tout le temps ma prof de Français : « Néhémie, à chaque fois dans tes textes, il y a toujours le message continuer, ne jamais perdre espoir. » Je pouvais parler de tout et de n’importe quoi, et c’est toujours ça qui revenait, même si dans le film, à la fin, c’est un peu moins ça, mais cette expérience, elle m’a remise en question sur ça, sur ce que je voulais dire. Ça m’a permis de confirmer que je veux continuer à dire : « continuer, ne jamais perdre espoir. » Faire ce film, ça m’a testé au plus profond de moi, mais je suis toujours déterminée à faire ce que j’ai envie de faire, et je ne baisse pas les bras, même si on me démonte, je continue. (…) Ce film me permet, de jour en jour, de me construire par moi-même, pas par ma famille ou par d’autres personnes, et j’essaie d’être indépendante.

Anna RABEMANANTSOA