Art Africain, Art Tribal Africain, Art Noir, Art Nègre, et Paris !

Toutes ces expressions qui ont traversé le temps, ont servi pour qualifier aux yeux du monde la découverte d’objets intrigants, de personnages et visages étrangers, des formes et des couleurs envoûtantes. Nous sommes à l’ouverture de l’exposition coloniale de 1907 à Paris, une exposition qui a pour but de montrer aux habitants de la métropole l’étendue des colonies, ses habitants, son environnement. Des villages entiers de reconstitution sont ainsi mis à la vue de milliers de visiteurs. Des hommes, des femmes, des enfants, et bien sûre des objets, ceux du quotidien et ceux d’un tout autre genre…Le regard des passants s’aiguise et s’intrigue à la vue de ces miniatures que ces étrangers sous domination, affectionnent dans un cadre purement spirituel. L’intérêt pour ce que l’on appellera plus tard l’Art Nègre naît.
Des artistes comme Picasso ne manqueront pas de révéler un intérêt pour cet art qu’il vient de découvrir. Des missions scientifiques constituées d’ethnologues, de chercheurs, de musicologues, peintres, ethnographes, linguistes, historiens partent en expédition depuis Paris pour faire l’étude plus approfondie des peuples africains. Nous sommes dans les années 1930, et la plus connue d’entre elles sera la mission Dakar-Djibouti de 1931 à 1933. Plus de 3000 objets seront rapportés de cette expédition et déposés au Musée de l’Homme du Trocadéro (toutes les pièces du musée ont été transférées au Musée du Quai Branly lors de sa création en 2007). Des milliers de personnes se passionnent, des vocations naissent, l’Art Nègre devient un commerce. Beaucoup se lance dans le métier de marchand d’art africain, et le plus célèbre parmi eux sera Monsieur Charles RATTON qui joua un grand rôle dans l’histoire de l’art africain. D’ailleurs une grande exposition lui a été consacrée l’an dernier au Musée du Quai Branly « CHARLES RATTON, L’INVENTION DES ARTS PRIMITIFS ». Mais il y a aussi Jacques Kerkache, l’instigateur de l’ouverture du Musée du Quai Branly.
Vous voyez, de « Art Nègre » nous sommes passé à Art africain et enfin à « Art primitif ».

Aujourd’hui, le terme Art Nègre a été banni du langage car jugé raciste. Quant à « Art primitif », qui est encore utilisé de nos jours, beaucoup sont partagés sur son sens : « évoque-t-on les arts des premiers hommes sur terre ? » ; « de qui parle-t-on, Afrique, Océanie, Amérique, Asie ?». Le sujet est vaste…Pour moi en tout cas, pour le sujet dont il est question dans cet article, je m’accorderai à parler d’Art Tribal Africain. Pourquoi Tribal ? Et bien utiliser uniquement la dénomination d’Art Africain englobe l’Art contemporain également. Or, l’intérêt pour l’Art Africain est d’abord né avec l’intérêt pour ce qu’on qualifie de « tribal ». En effet, l’histoire de ces figurines et objets sculptés dans des bois précieux tient sa particularité dans le fait qu’ils appartenaient à une tribu (revoir texte ci-dessus).

Devenu donc un véritable commerce, les premières galeries spécialisées apparaissent dans les 60’s. La première d’entre elle La Galerie Vérité ouvrira en 1931 à l’occasion de l’exposition coloniale, boulevard Raspail dans le VIème arrondissement de Paris. Mais c’est précisément à Saint-Germain-des-Prés que la majorité des galeries éliront domicile : rue des Beaux arts, rue de Seine, Rue Bonaparte, rue Visconti, rue Mazarine, rue Guénégaud. Paris devient alors la capitale mondiale d’art tribal africain après Bruxelles. La chasse aux pièces rares débute, collectionneurs et chineurs, acheteurs et revendeurs ont désormais une seule adresse : Saint-Germain-des-Prés. Parmi eux, certains particuliers qui revendent des pièces reçues en héritage, d’autres sont marchands d’art ambulants (des rabatteurs version haut de gamme, quartier oblige ils n’ont rien à voir avec ceux de Châteaux d’eau). Et bien sûre, intérêt grandissant et business, tout le monde veut sa part du gâteau. On crée des copies identiques, du vrai, du faux, il y en a pour tout le monde. L’offre et la demande, la dure loi du marché. Mais alors, qui sont-ils ces objets tant adulés, tant admirés, tant convoités ? Pourquoi ? J’ai posé la question directement à un galeriste et un spécialiste.
Dans ma recherche, j’ai appris que les objets d’art tribal africain sont de deux sortes majoritairement : ceux qui répondent à une fonction religieuse (animisme) et ceux qui répondent à une fonction utilitaire (objet du quotidien comme un repose tête, une chaise). Même si aujourd’hui beaucoup d’entre eux sont objets de décoration dans le cadre intime ou événementiel, ¾ des objets d’art tribal africain sont d’ordre religieux. Ils étaient utilisés par les familles tribales qui les détenaient dans le cadre d’une cérémonie, une incantation, un sort, une guérison, une initiation. Ils étaient portés et maniés et non pas destinés à être star des vitrines comme cela peut-être le cas aujourd’hui. Prenons par exemple une statuette Pfemba du Congo. Cette statuette qui représente une femme a un but thérapeutique, elle est utilisée pour lutter contre la stérilité des femmes et la mortalité infantile. L’objet qui a donc une identité et une fonction bien précise lorsqu’il est sur le continent africain, en prend une autre lorsqu’il arrive en occident. Pour certains d’entre eux, ils sont cachés à la vue des non initiés, des femmes ou enfants, leurs pouvoirs pouvant être destructeur pour celui qui n’y est pas préparé.
La matière utilisée a également son importance car elle révèle de la dimension et du caractère qui est fait à l’objet. Ainsi on n’utilise donc jamais d’Ebène ! Trop lourd et dur à travailler, mais on va préférer des bois léger comme le fromager. C’est le cas des masques Punu (visage peint en Kaolin), très prisés des collectionneurs. D’ailleurs, la valeur d’un objet relève de son ancienneté (authenticité) et de sa traçabilité : à quel village a-t-il appartenu ? Quelle était sa fonction ? Qui en a été le propriétaire ?
Les trois grandes régions principales les plus riches en objets sont : La Côte d’Ivoire, le Nigeria et le Congo. Vous avez sans doute vu des expos avec pour thèmes, « Les Legas » (Congo), « Akan » (Côte d’Ivoire) ou « Yoruba » (Nigeria). Deux lieux uniques où les trouver : les musées et les galeries. Au musée pour les observer, à la galerie pour les acheter, les toucher, les humer (oui l’authentification d’une pièce véritable passe par les sens). Ils ont autant de succès en Occident car l’homme occidental court après un mysticisme perdu et qu’il tente de retrouver. Mais ceci était encore vrai il y a quelques années. Aujourd’hui c’est d’abord une affaire de business. On achète, on garde, l’objet prend de la valeur après quelques années, et on le revend!
Jusque nos jours, la chasse aux pièces rares et nouvelles persiste. Il y a encore des ethnologues et marchands d’art très actifs qui partent en Afrique et notamment au Bénin qui reste très active avec la pratique du Vodou.

Ceci est peut-être l’une des raisons pour laquelle vous trouverez très peu de collectionneurs africains. Ces objets sont avant tout pour eux des objets sacrés à qui ils accordent des pouvoirs magiques. Mais ces derniers ont tout de même pris part au marché et en devenant marchand.

De l’Afrique à Paris, de cachés à exposés, de fonction religieuse à star des podiums, des peuples colonisés à riches collectionneurs, voici donc comment ces objets sont aujourd’hui dans les musées et galeries spécialisés de Paris. Tout un Trésor d’Afrique datant de plus de 3 siècles pour certains, est aujourd’hui à découvrir non pas sur le continent mais à Paris. Oui, car vous ne les retrouverez plus en Afrique. Beaucoup restent même encore à découvrir puisqu’ils sont encore aux mains de quelques collectionneurs et pays qui les gardent jalousement ou par manque de moyens pour les exposer dans un lieux digne (cas de l’Allemagne et du Portugal). Votre voyage Indiana Jones débute donc ici, bienvenu dans Little Africa. Pour en savoir plus, restez connectés je vous proposerai très prochainement une visite commentée!

Merci à la Galerie Gam et à Bonny Gabin qui ont contribué à la rédaction de cet article.

Jacqueline NGO MPII