Euzhan Palcy – Festival International du Film de Femmes de Créteil 2019 – ©Yndianna

« Moi, avec ma caméra, je répars ! J’essaie en tout cas. »

Grande invitée d’honneur du 41ème Festival International du Film de Femmes de Créteil, la réalisatrice, scénariste et productrice, Euzhan Palcy est une référence que l’on ne présente plus. Née à La Martinique, cette passionnée de cinéma a côtoyé et travaillé avec les plus grands, parmi lesquels Darling Legitimus, Douta Seck, Marlon Brando, Susan Sarandon et Donald Sutherland. Remarquée et honorée notamment pour son adaptation du roman de Joseph Zobel, Rue Cases-Nègres (1983), ou de celui d’André Brink, A Dry White Season (Une Saison blanche et sèche, 1989), Euzhan Palcy est, depuis 2016, membre de la sixième branche de l’Académie des Oscars, celle des réalisateurs. Une nomination survenue après le scandale « Oscars So White », face au manque cruel de diversité, devant comme derrière la caméra.

Arrivée de Los Angeles spécialement pour le festival, c’est une cinéaste toujours aussi animée et passionnée que Little Africa a rencontré la semaine dernière.

Celle qui décrit volontiers son parcours comme étant celui d’une « dissidente » a toujours autant à cœur de raconter les Hommes et leur humanité. Le dernier projet qu’on lui connaît en tant que réalisatrice date de 2008 avec son documentaire L’Ami fondamental: Césaire/Senghor. Le nouveau, lui, et c’est tout ce qu’elle en dira, n’est pas un documentaire. Elle confie en outre avoir « quelques projets qui sont des projets européens [et ndlr.] des projets américains. »  Si son retour au cinéma est à venir, l’attente est bien là puisque nombreux sont ceux qui ont fait le déplacement à Créteil pour la voir à la cérémonie d’ouverture du festival le vendredi 22 mars, ainsi qu’à sa Master Class le lendemain.

«On s’en fout des Nègres en France ! »

Des États-Unis, Euzhan Palcy, qui s’y est installée il y a plusieurs années, observe avec joie le succès et la reconnaissance récente des talents de couleur à Hollywood. Les progrès faits par les Noirs-Américains la forcent à admettre des vérités terribles, mais non moins vraies, sur la situation stagnante en France:

On s’en fout des Nègres en France ! On en a rien à cirer ! Leur histoire n’intéresse personne ici ! Quand je dis « personne », je ne parle pas de la population, je parle des gens qui ont l’argent, des gens qui ont des salles, les gens qui font du business. (…) Ils mentent sur le public(...) Si on leur donne un bon film, la preuve, « Rue Cases-Nègres, combien de Blanc il y a dedans ? Il y a des Békés, mais quoi un Béké, deux… mais le film a fait le tour du monde. C’est un classique. Ça prouve bien que si vous donnez au public une superbe histoire, quelque chose de très humain, quelque chose qui les fasse vibrer, ces gens, ils sont contents. (…) Chaque fois qu’on fait un film, qu’on essayer de monter un film qui parle du problème, on nous met les bâtons dans les roues. Les gens se sentent… ils culpabilisent. Ils en ont ras-le-bol de ces Nègres qui font chier, qui emmerdent et qui revendiquent !

Sur ses 44 ans de carrière, Palcy a rendue « hommage aux gens qui ont fait la guerre et qu’on a ignoré, on a occulté leur histoire et on a privé les Français de France, puisqu’eux aussi sont Français, d’un pan de leur propre histoire. ». Ce combat et sa vision sans concession l’ont mené à obtenir un succès et des opportunités à l’international. Pourtant, elle se rappelle qu’à ses débuts, sa vision n’a pas été reconnue ni valorisée par et dans son pays :

Je suis en colère contre une simple chose, une chose qui pour moi est fondamentale. Moi, je suis arrivée en France, j’ai fait mes études, je suis arrivée la tête chargée d’espoir, la tête chargée de belles images, dans mon cœur plein d’envies, justement de faire découvrir, de partager, pas dans un esprit de revendications, mais de parler simplement de nous (…) et bien quand je suis arrivée ici, qu’est-ce que je n’ai pas entendu. C’est ici que j’ai découvert le racisme, que j’étais noire, que je n’étais pas la bienvenue, alors que toute ma vie, sur les bancs de l’école, on nous a fait adorer la France, aimer la France. Nos parents, nos grands-parents sont partis faire la guerre, verser leur sang pour cette même France, et je ne me suis jamais sentie aussi étrangère qu’en ce pays, ailleurs que dans ce pays qui est le mien.

Un récit et un constat sur la France et ses problèmes avec ses minorités, qu’elle voit perpétuer aujourd’hui encore envers les nouvelles générations, aidés par ce qu’elle appelle « une certaine presse » :

On stigmatise tout de suite. Comment vous expliquez que dans les banlieues, les télévisions françaises se déplacent dans les banlieues que pour parler des choses de merde. Ça veut dire des gamins qui gesticulent devant les caméras, ils en profitent parce qu’on vient jamais chez eux pour filmer leur quotidien, mais pour filmer leurs conneries. (…) On soupe de ça. Mais quand il y a quelqu’un de la banlieue qui a fait quelque chose de fabuleux, qui est bien, etc., bon bah ça passe sous silence souvent, (…) Mais il y en a marre de ça ! On a un vrai problème de représentation au niveau des outils de communication en France. C’est pour ça que tant que ce problème ne sera pas réglé, il y aura toujours du racisme et des violences.

Pour la réalisatrice, ce problème est aussi rampant dans le cinéma et l’ensemble du paysage audiovisuel. Un constat qui rappelle celui fait en 2000, à la 25ème Nuit des César, par Luc Saint-Eloy et Calixthe Beyala qui avaient tirés la sonnette d’alarme sur les problèmes de diversité et de représentation dans le cinéma et à la télévision. L’année dernière un collectif d’actrices a sorti le livre événement Noire n’est pas mon métier qui a ravivé ces questions. Plusieurs décennies maintenant que ces problèmes sont soulevés, mais les lignes, elles, ne bougent pas.

Dites-moi quel est le problème des Français ? « La télévision française, elle n’a aucun problème à acheter les séries américaines, dans lesquelles il y a des Noirs, des Blancs, des Latinos, des Asiatiques, ceux qui représentent aujourd’hui une certaine Amérique. Et ça marche, tout le monde est heureux ! En Angleterre, c’est pareil ! Il n’y a que la France qui a un problème avec ses minorités. Mais ce n’est pas de notre faute si la France a colonisé tous ces pays, et que les enfants, les ressortissants de ces pays qu’elle a colonisés, ils sont là, ils sont Français et qu’ils demandent à être traité comme des Français à part entière »

Pour elle, cela ne coûte pas seulement au peuple français dans son ensemble, mais aussi à l’économie du pays : (…)  je trouve qu’elle [la France ndlr.] manque d’intelligence. Elle devrait utiliser tous ces talents. Mais suffit qu’un, deux ou trois de ces jeunes des minorités deviennent des génies, inventent des trucs et fassent parler d’eux à travers le monde, tout de suite , ah oui, on revendique ces gens là ! On nous revendique à ce moment là. 

 « Je le dis aux jeunes, allez là où on veut de vous ! »

Après ce constat fait et digéré, celle qui se dit être une « femme d’action et pas de parlote », agit. Ainsi, derrière le rideau, elle travaille depuis plusieurs années à passer le bâton aux nouvelles générations : « Je forme de jeunes Antillais, des Africains, et même des Noirs en Amérique. Je les encourage comme je peux. » Des activités qu’elle n’a jamais médiatisé mais sur lesquelles elle se confit pour Little Africa. Son attachement à la jeunesse est palpable, comme lors de sa rencontre avec les élèves des collèges Henri Barbusse d’Alfortville et Pierre de Ronsard de L’Haÿ-les-Roses, lors du festival. Ces jeunes, dont elle se sent proche, elle les exhorte, notamment ceux issus des minorités, à créer leurs propres espaces, en dehors des schémas et systèmes prévalents. Pour elle, qui en est la preuve vivante, la fuite des cerveaux est devenue nécessaire:

Je le dis aux jeunes, allez là où on veut de vous ! Allez au bout du monde s’il le faut, si c’est là que vous avez une place pour apprendre à faire votre cinéma, partez !! Travaillez à l’usine, dans les champs, n’importe où, faites de l’argent, payez votre billet, partez !! 

Ces conseils et savoirs qu’elle transmet volontiers, la cinéaste les a acquis sur une longue carrière qui n’a pas toujours été évidente, mais qui lui a valu de nombreuses distinctions. Rien que son premier long-métrage de fiction, Rue Cases-Nègres, lui a permis de rafler 17 prix internationaux. En tête desquels on trouve un Lion d’argent du meilleur premier film à la Mostra de Venise, faisant d’elle la première réalisatrice noire à gagner ce prix. Il lui vaut aussi le César de la meilleure première œuvre, devenant ainsi la première femme, mais aussi la première de couleur, à l’obtenir. Euzhan Palcy est aussi la première femme noire à être produite par un studio hollywoodien, la MGM, pour A Dry White Season, qui la propulsera sur la scène internationale.

Un parcours de création difficile, à une époque qui l’était davantage pour les minorités, mais qu’elle a finalement fait avec peu de moyens et de soutien. Ce qui n’est pas le cas, selon elle, de cette nouvelle génération, qu’elle cherche à encourager :

Moi ce que je dis, c’est que cette génération, elle a beaucoup de chance. Elle a davantage de chance. Moi, je n’ai pas eu autant de chance. Je n’ai pas eu un portable. Je n’avais pas de portable avec lequel je pouvais faire un film, je n’avais pas les réseaux sociaux. Si on ne veut pas de moi dans les salles, je peux poster le truc et si ça cartonne, tout le monde m’appelle après, et on me supplie de signer un contrat. (…) Chaque époque a sa difficulté, mais ils ont tous ces éléments-là, mais c’est vrai que pour passer à une étape supérieure, etc., c’est très limité en salles.

Si des femmes comme Ava DuVernay, Diandrea « Dee » Rees ou Amma Asante la citent comme influence, son rêve, c’est que les nouvelles générations de femmes dans le milieu du cinéma s’organisent, à travers le monde, s’unissent et s’entraident pour porter leurs projets : 

(…) je me dis qu’il y a peut-être quelque chose à faire déjà, que ces cinéastes-là, elles montent une association, une sorte de collectif comme ça de femmes cinéastes, sans faire de racisme, sans exclure  les hommes, c’est pas ça. On a besoin de se retrouver, de faire des choses, et de s’entraider. Monter une structure, démarcher, aller vers les gouvernements, mettez la pression sur eux, les ministres de la culture, le ministère de la culture, tout ça, et leur dire. Voilà, on a un fond international, là, mettre des Africaines, des Américaines, des gens d’Afrique dedans, et quand il y en a une dedans qui a un projet, que tout le monde se mette derrière. Moi, c’est mon rêve (…).

« Écoutez, investissez dans la culture, c’est très important pour un peuple parce que le cinéma, c’est une vitrine »

Son message d’encouragement et d’émancipation, qu’elle avait adressé à l’Afrique, à ces chefs d’état et à la profession en 2013, lorsqu’elle a été présidente du jury long-métrage au Fespaco, elle continue de le marteler aujourd’hui encore :

Ça fait des années, ça fait plus de vingt ans que je parle aux chefs d’états africains, tous ceux qui sont passés là, les ministres de la culture, les machins et tout, j’ai discuté avec eux, et je leur ai dit : « Écoutez, investissez dans la culture, c’est très important pour un peuple parce que le cinéma, c’est une vitrine ». Pourquoi croyez-vous que les pays, même les plus pauvres de la terre, ils envoient un représentant à Cannes, même si le représentant dort sous les ponts, qu’ils mangent des sandwichs matin, midi et soir, mais il est là, il représente son pays. Ils rencontrent des gens, ils discutent pour ramener des gens chez lui pour tourner. Donc il faut favoriser, développer la culture ! Si elle est aussi un levier économique majeur, pour Euzhan Palcy, la culture a un pouvoir éminemment supérieur, c’est le meilleur vecteur de l’émancipation des êtres : Fidel Castro, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, l’une des toutes premières lois qu’il a voté, c’était la loi culturelle. La culture parce qu’il a compris qu’un peuple qui ne se voit pas à l’image ne peut pas se connaître, ne peut pas s’aimer et ne peut pas s’émanciper et ne peut pas fleurir ! Et ça, je le dis tout le temps ! J’ai dit ça à ces leaders. C’est leur responsabilité !

L’idée, c’est de redevenir maître de nos récits et d’en alimenter les écrans, qu’ils soient connectés ou de cinéma, pour « donner à vos jeunes le pouvoir pour qu’ils détiennent leurs propres images, pour qu’ils soient propriétaires de leurs images parce que si vous ne faites pas ça, demain, ce sont les autres qui vont venir vous filmer et raconter votre histoire à leur manière, et dire au monde entier, voilà, c’est ça, et falsifier les vérités et vous allez disparaître ! »

                                                                                                                                          Anna Rabemanantsoa