Eddy Kamuanga, jeune artiste congolais de tout juste 24 ans et pourtant avec une grande aisance artistique et une réflexion bien aboutie sur le monde, en particulier la mondialisation et les effets de la colonisation qui impactent directement sa propre histoire.

Une Matrix dans la peinture

En observant les œuvres de Eddy Kamuanga, nous avons tout de suite une réaction commune : est-ce un photo-montage graphique ?

Non c’est de la peinture.

«  La première fois que je suis parti exposer à l’étranger, C’était à Dakar. Mon travail ne parlait à personne. Et puis un visiteur est resté plus d’une heure devant mes toiles, sans parler…», se confie l’artiste. Tout était pourtant parti de rien. Quelques personnages sombres, une peinture bien exécutée, des reproductions de toiles qui l’inspirent. Son 1er tableau est réalisé en 2006. Et puis un jour, il rencontre un acheteur, un banquier à Kinshasa qui ne manquera pas de lui lancer un défi. « Je veux une toile unique, surprenez-moi ». Le jeune artiste Eddy Kamuanga, sera piqué au vif de sa créativité.

Eddy Kamuanga qui n’a eu cesse de se dépasser, d’étonner et de se surprendre lui même nous prend par surprise. Il nous emprisonne dans une Matrix dont on tente désespéramment de déchiffrer le code. Les toiles de l’artiste suivent inlassablement le scénario du film épique Matrix sorti en 1999. Un film où l’humanité est retenue captive par des machines qui ont pris le pouvoir. Avec Eddy Kamunaga et son travail révolutionnaire, le parallélisme avec ce film est d’une telle évidence…Les circuits qui se dessinent à l’intérieur des silhouettes sombres d’un noir luisant de ses personnages, intriguent l’observateur. En peinture, nous sommes habitués à des classiques, à des codes. Eddy Kamuanga déstructure ces codes et nous emporte vers des horizons nouveaux, ancrés dans l’air du temps.

A 24 ans, il est abonné aux gadgets technologiques comme ceux de sa génération, mais il a pris le temps d’appuyer sur le bouton pause. Il a fait pause sur sa vie pour observer le monde qui l’entoure. Pause, pour se replonger au fond de lui, de ce qui l’anime, mais aussi de son histoire. Eddy Kamuanga a un Smartphone, jusque là rien de spécial. Et comme beaucoup de désespérés de la marque multinationale à la pomme blanche, il arpente son écran cassé depuis des semaines, refusant de le réparer. A quoi bon, ils sont si fragiles. Dès lors, lui qui n’a eu jusque là comme inspiration que les BD de son père, va y trouver une idée lumineuse. Ces circuits électroniques qui s’affichent sur son écran vont lui permettre d’exprimer quelque chose que lui même ignore totalement…

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Eddy Kamuanga

Mais alors que veut-il nous dire ? Quel code devons-nous tenter de déchiffrer à travers ces circuits électroniques ? Est-ce pour se libérer d’un ennemi virtuel comme dans le film Matrix ? De qui s’agit-il ?

Nous lui avons posé la question.

L’histoire oubliée d’un peuple, les Mangbetu

La signature de Eddy Kamuanga, se trouve dans ces circuits électroniques inscrits sur les corps de ses personnages. Dans ses premiers travaux en 2014 avec « Voile » par exemple, l’artiste expérimente les différentes écritures : arabe, japonaise, romaine. Il n’est pas encore question de circuits. C’est véritablement dans sa série de toile Mangbetu que Eddy Kamuanga va trouver l’inspiration pour s’exprimer sur les effets de la mondialisation et les dégâts du colonialisme.

«  J’ai senti à un moment que j’étais trop High-tech mais, je manquais de connaissance sur l’histoire traditionnelle de mon pays. Et je ne suis pas le seul ».

En faisant des recherches sur son pays, il va tomber sur l’histoire du peuple Mangbetu, un peuple dont il va découvrir toute la beauté, la puissance et la culture. « J’ai toujours connu le mot Mangbetu comme une insulte ; lorsqu’on vous dit « ta tête comme un Manbegtu », c’est une grande insulte chez moi. Et pourtant, je découvre seulement maintenant que leurs longues têtes étaient un signe de distinction, une expression de la beauté et de l’intelligence ». Le peuple Mangbetu vient du sud soudan et est établi au nord du Congo. C’est un peuple en extinction qui a souffert de la colonisation. L’artiste est parti à leur rencontre et le constat est accablant : il n’en resterait qu’une vingtaine aujourd’hui.

La série Mangbetu de l’artiste Eddy Kamuanga est donc un travail de mémoire. Un art de « guérison » dit-il. Il est apaisant, coloré et aussi sombre dans la profondeur de son message. Ces personnages souffrent indéniablement de stigmatisation, de moqueries. Le peuple mangbetu est meurtri. Des années d’infériorité ont marqué la chair et le sang de ce peuple qui a honte de son identité aujourd’hui. L’une des toiles de sa série s’intitule « Honte » et dépeint une jeune femme qui se cache le visage. Mais le message de l’artiste est beaucoup plus large puisqu’il s’étend à tout un continent.

Seule la peau de ses personnages est marquée par cette mémoire sensorielle symbolisée par les circuits électroniques. Il y a une raison évidente pour l’artiste. Le peuple Mangbetu était admiré pour la splendeur de ses coiffes, l’élégance et la beauté de ses hommes et femmes, la créativité de leur artisanat. « J’ai pris soin de mettre en évidence tous ces attributs en y apportant une touche de modernité. Je n’ai pas voulu les marquer de circuits car nous nous devons d’observer avec soin la richesse de nos traditions ». Ces attributs ne sont plus mis en valeur ni par le peuple Mangbetu, ni par la population. Il y aurait comme un traumatisme dans le sang qui empêcherait les africains de s’apercevoir de leurs richesses. Par exemple, les ressources culturelles des Mangbetu sont répartis aujourd’hui dans les musées occidentaux : armes, jares, coiffes en ivoire. «  Sommes-nous si incapables de nous rendre compte de la beauté qui nous entoure ? Où bien est-ce un effet de la colonisation ? », l’artiste s’interroge avec désolation.

Sa peinture est un cri intestinal à la mémoire d’un peuple mais aussi de toute une génération africaine en proie à son identité, tourmentée par des décennies de colonialisme et la frénésie de la mondialisation. « Si je ne connais rien de mon identité, qui est-ce qui domine l’autre aujourd’hui ?», Eddy Kamuanga.

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L’artiste Eddy Kamuanga, jeune prodige de la scène artistique congolaise

Résidant à Kinshasa, l’artiste Eddy Kamuanga a tout juste 24 ans. Il a fait l’école des beaux-arts de Kinshasa mais va s’en détacher très rapidement, préférant, se rendre dans les ateliers de ses artistes mentors. Issu d’une fratrie de 7 enfants , il a été pendant longtemps le seul garçon parmi ses sœurs. Sa peinture se démarque alors aussi par son interprétation juste de la gestuelle féminine, et de leurs artifices de beauté. Il ne relate pas le bouillonnement de la ville de Kinshasa, il n’a pas vraiment eu à la connaître puisqu’il a grandi dans cette chaleur familiale à l’écart du monde extérieur pendant longtemps.

Eddy Kamuanga a fait sa première exposition internationale à la galerie Saathci à Londres en 2015. Sa première exposition à Paris est donnée à la

Galerie Imane Farès 41 rue Mazarinne, 75006 Paris à travers une exposition « Miroir-Effacement » à découvrir jusqu’au 10 mars.

 

Jacqueline NGO MPII