Afrikanista

 

On ne la présente plus, son travail vous a été décrit dans le City Guide l’Afrique à Paris et vous avez pu la découvrir cette année lors de l’événement partenaire « Africa Now » aux Galeries Lafayette Montparnasse. Aissé N’diaye, la diva funky comme elle se décrit, réinvente sans doute le vêtement le plus porté au monde: le t-shirt. On se souviendra longtemps de ce qui fait sa signature, ces épaulettes qui s’agrafent sur le t-shirt et aux imprimés wax et sacs barbes (connu aussi comme sac du migrant). Mais on retiendra sa créativité, son habilité à faire connaître et valoriser sa culture africaine, à travers photos anciennes de famille et d’artistes, proverbes africains et motifs, depuis l’Egypte, jusqu’en Mauritanie/Sénégal. Aissé N’diaye est bien plus qu’une créatrice de mode, car à travers ses t-shirts, elle se bat pour conserver une mémoire bafouée, ignorée et pas méconnue. Rencontre avec la créatrice d’Afrikanista, une marque à la croisée de plusieurs styles d’expression: photographie, mode, histoire.

 

Bonjour Aïssé, nous te (re)découvrons à travers ta nouvelle collection. En quoi est-elle spéciale ?

« Afrikanista x Xaritufoto » est une collaboration entre la marque Afrikanista et l’association Xaritufoto.
Cette association a été créée en 2010 et est basée à Dakar: présidée par Luc Da Silva, qui est le fils du photographe d’origine béninoise Roger Da Silva. Elle promeut la préservation du patrimoine photographique africain à travers la collecte, numérisation, la sauvegarde, la conservation et la valorisation de ce patrimoine photographique. C’est une collection capsule limitée de quatre visuels de tee-shirts, tirée de quatre photos faisant parties de la collection personnelle de Roger Da Silva, éditée en 120 exemplaires: 10% des ventes de cette collection sera reversée à l’association Xaritufoto afin de promouvoir la photographie africaine.

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Comment s’est monté le projet avec Xaritufoto ?

Il y’a un an, j’ai été invitée par Nadine Hounkpatin à un évènement lié à la mode camerounaise. Arrivée là-bas, en discutant de choses et d’autres, elle me dit: « Tiens Aïssé, toi qui est fan de photographies africaines, j’ai le dossier de presse d’un photographe qui fait de magnifiques photos vintage. » C’est là que j’ai découvert pour la première fois, le travail de Roger Da Silva: les photos sont magnifiques, d’une élégance à couper le souffle. Il faut savoir que Nadine, que je connais, s’occupe de la partie communication au sein de l’association Xaritufoto. Du coup, l’idée a germé tout de suite dans mon esprit, et j’ai demandé de but en blanc, s’il y’avait une possibilité de collaborer avec l’association. Nadine a été enchantée par l’idée et m’a mis en relation avec Luc Da Silva qui a accepté l’initiative. En allant en vacances au mois de septembre de l’année dernière, de passage à Dakar, j’ai demandé à Luc à le rencontrer et ce dernier m’a invitée à déjeuner chez lui. Sur place, il m’a expliqué la démarche de l’association et m’a montré des négatifs et des photos de son père: j’étais fascinée tellement elles étaient belles et empreintes d’une certaine émotion. Par conséquent, j’ai expliqué le concept de la marque Afrikanista qui est de rendre hommage en premier lieu à mes parents mais aussi aux anciennes générations africaines, à la culture ouest-africaine, à travers une ligne de tee-shirts et de sweat-shirts mêlant photos vintage, proverbes africains et slogans, hiéroglyphes égyptiens et empowertment à travers les épaulettes et son concept « Funky Diva ». Par la suite, j’ai pu choisir quatre photos et j’avais carte blanche pour créer une histoire autour de celles-ci.

 

D’habitude dans tes créations, on peut lire des messages, des textes, des proverbes. Cette fois-ci, il y a beaucoup de symboliques et de métaphores. La Marianne et les couleurs du drapeau Bleu Blanc Rouge en sont des exemples.
Qu’est-ce qui a inspiré la direction artistique du shooting photo de cette collection? Les photos de Roger Da Silva sélectionnées, ou une volonté prééminente au projet ?

Dans le cheminement de la marque, lors de la collection précédente, LIBERTÉ, ÉGALITÉ, AFFAIRE DE PAPIERS, j’avais abordé le questionnement de l’immigration en France en détournant la devise de la France. Je trouvais que la notion de fraternité est biaisée puisque dans notre pays, quand tu es issu(e) de l’immigration, que tu es né(e) et grandi ici, tu restes un(e) citoyen(e) de seconde zone car on te renvoie à chaque fois à tes origines et/ou ta couleur de peau. La France a un gros problème avec ses concitoyens issus de l’immigration et n’accepte pas cette société multiculturelle dans laquelle nous baignons tous. La preuve, il n’y a pas de représentation homogène de la population au sein de la classe politique et même au niveau du paysage audiovisuel français. Et cela n’est pas normal en 2017. Beaucoup d’entre nous ne se reconnaissent pas en tant que français et je le comprends parfaitement. Et pourtant qu’on le veuille ou pas, nous sommes français. Ainsi, à travers cette nouvelle collection, je voulais détourner les différentes symboliques liées à la République française en les mêlant à la culture ouest-africaine mais surtout en abordant certains points comme l’histoire des tirailleurs sénégalais qui est assez méconnue ou encore la pluralité de Marianne, qui aujourd’hui, est multiculturelle et peut s’appeler aussi bien Mariama ou Myriam.

Le fil conducteur de la marque est le tissu en wax appelé UNION (appelé également HAPPY FAMILY en Afrique anglophone). Ce tissu a une symbolique particulière car elle fait allusion à la notion de famille et des liens qui la composent à travers le coq, la poule, les œufs et les poussins et qui renvoient à la cellule familiale avec l’homme, sa femme et ses enfants mais aussi la descendance (les œufs). Il faut savoir que le coq est un des symboles républicains de la France tout autant que le drapeau et sa symbolique remonte à l’antiquité au temps des Romains. De plus, sur le tissu UNION, le fond du tissu, la couleur de la poule et du coq ainsi que la crête et le barbillon de ce dernier rappellent le drapeau français. La notion de famille, de tradition, de modernité, d’héritage et de transmission on le retrouve également sur les 4 visuels de tee-shirts.

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A travers tes posts Instagram,  on peut y lire que « la marque a voulu célébrer la double culture, à la fois africaine et française, en glissant quelques symboles français, mêlés à l’élégance africaine ». Se revendiquer d’une double culture est une force. Penses-tu que ce soit un problème de le revendiquer en France aujourd’hui?

Dans la logique des choses non, puisque nous sommes nés et avions grandi ici et donc nous sommes des français à part entière qui avions hérité de ce que nos parents nous ont légué et transmis à travers nos origines africaines. Ce n’est pas une honte mais plutôt une fierté de baigner dans deux cultures. Cela permet à s’ouvrir les uns aux autres et d’aspirer à une meilleure compréhension du monde qui nous entoure et de favoriser le vivre ensemble.

Dans un sens oui, puisqu’on marginalise une tranche de la population en leur faisant implicitement comprendre que ce ne sont pas de vrais français mais des français issus de l’immigration. Du coup comment voulez-vous que ces personnes se sentent appartenir à la société quand on les invisibilise et qu’on ne leur donne pas la parole ?

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Peux-tu nous présenter ta collection Afrikanista x Xaritufoto?

La collection s’articule autour de quatre tee-shirts:

KISSIMA: en langue soninké, cela signifie « grand-père ». La photo est un hommage aux tirailleurs sénégalais morts pour la France. Ce qu’on ne dit pas c’est que plus de 350 000 africains ont combattu pour éradiquer le fascisme en Europe en étant pour beaucoup d’entre eux enrôlés de force. Ainsi, sur le tee-shirt il y’a deux symboliques: d’une part le bonnet colorié en rouge en référence à ces tirailleurs et les médailles coloriés volontairement aux couleurs du drapeau français pour rappeler l’engagement de ces hommes pour la France. C’est un pan de l’histoire méconnu et oublié alors qu’il devrait enseigné à l’école et mentionné dans les livres d’histoire.

MARIAMA: en référence à Marianne symbole de la République française, j’ai voulu montrer une autre Marianne, africaine, plurielle et multiculturelle à travers cette femme qui porte un attaché de foulard que j’ai colorié en rouge et qui renvoie au bonnet phrygien. Ses pièces d’or, signe de beauté et qui connote une position sociale aisée rappellent aussi Marianne car son effigie figurait sur un certain nombre de pièces au temps des francs. Ses épaules dénudées renvoient encore une fois à la tenue de Marianne comme sur le tableau d’Eugène Delacroix « La Liberté guidant le peuple ». À travers être photo, je voulais aussi montrer l’élégance et la beauté de la femme africaine.

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UNION: sur cette photo, il est question de parler famille, à travers le portrait de cet homme et ses trois soeurs qui connotent les liens au sein d’une famille. Du coup le boubou de l’homme a été mis en relief avec le wax Union qui rappelle cette notion de liens du sang à travers la symbolique du coq, de la poule, des poussins et des œufs.

MA & TATA: à travers cette photo empreinte d’une certaine émotion, je voulais rendre hommage à ma mère et à la complicité que j’ai avec elle. Cette photo illustre bien notre relation: le regard franc de la mère contraste avec le côté juvénile de sa fille. La robe et l’attaché de foulard ont été coloriés en rouge afin de montrer la tenue moderne de la jeune femme qui marque un paradoxe avec la tenue en wax de sa maman. Les bijoux coloriés en doré marquent l’élégance de la mère et de la fille.

Lequel nous faut-il absolument ?

Les quatre ! Chaque visuel de tee-shirt à sa petite histoire et symbolique… Cependant mon cœur balance entre KISSIMA et MARIAMA.

 

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